Investissement responsable

Une nouvelle vie pour les centrales au charbon?

Dans le cadre de notre engagement de 2020 à l’égard des changements climatiques, nous nous attaquerons au charbon, puisqu’il s’agit du combustible fossile qui émet la plus grande quantité de carbone.
Février 2020

Les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat impliquent une décarbonisation rapide de l’économie mondiale. Dans le cadre de notre engagement de 2020 à l’égard des changements climatiques, nous nous attaquerons au charbon, puisqu’il s’agit du combustible fossile qui émet la plus grande quantité de carbone. Nous avons demandé aux entreprises de production d’électricité d’éliminer progressivement la production intensive d’électricité à partir du charbon d’ici 2030 dans les pays développés et d’ici 2050 dans les pays en développement1.

Cependant, la fermeture des centrales thermiques au charbon a un coût social, comme nous le rappelle la déclaration pour une transition équitable2. Certaines collectivités dépendent entièrement de la centrale au charbon de leur municipalité pour obtenir du travail. Et sur le plan financier, une potentielle mise au rancart des centrales au charbon avant la date prévue expose les sociétés à un important risque associé aux actifs délaissés.

Face à ces enjeux, certaines entreprises cherchent maintenant à transformer, plutôt qu’à fermer, leurs centrales thermiques alimentées au charbon en remplaçant le charbon par des carburants de remplacement – en particulier la biomasse tirée du bois. Certaines sociétés productrices d’électricité au Royaume-Uni et au Danemark ont déjà fait le pas, et des entreprises dans d’autres pays, dont l’Allemagne, le Japon et la Finlande, s’affairent à élaborer leurs plans.

En théorie, l’idée d’avoir une énergie tirée de la biomasse est attrayante. À l’inverse du charbon, une ressource non renouvelable qui exige un processus linéaire d’extraction et de combustion, la biomasse renferme la promesse d’un processus circulaire : les arbres absorbent le CO2 pendant leur croissance et le libèrent lorsqu’ils sont brûlés, menant ainsi à un résultat carboneutre. La biomasse possède également un avantage par rapport aux énergies renouvelables intermittentes, comme l’énergie éolienne et l’énergie solaire, car elle fournit une source d’énergie prévisible.

Certains experts ont toutefois remis cette hypothèse en question, soulignant toute la gamme d’effets secondaires et de conséquences imprévues que peut entraîner un changement d’affectation des terres à grande échelle. Les investisseurs sont aussi prudents, car ils gardent en mémoire le boum des biocarburants, suivi d’un repli, à la fin des années 2000.

Nous avons visité Drax, la plus grande centrale électrique du Royaume-Uni, afin de mieux comprendre le caractère durable de la biomasse et les problèmes pratiques liés à la conversion des centrales électriques. Lors d’une visite conjointe des investisseurs, coordonnée par la Friends Provident Foundation, nous avons rencontré certains membres de la haute direction de l’entreprise, dont la directrice pour le changement climatique, et avons visité la centrale électrique.

En quoi consiste la conversion de l’alimentation au charbon à l’alimentation à la biomasse?

D’après notre discussion avec Drax, il est évident que les défis liés au passage du charbon à la biomasse ne se trouvent pas dans la centrale elle-même, mais dans la chaîne d’approvisionnement.

La transformation d’une centrale alimentée au charbon en centrale alimentée au granulé de bois provenant de la biomasse ne pose pas de grand défi technique, et Drax nous a indiqué que seuls des travaux minimes devaient être exécutés pour adapter la centrale à un combustible différent.

À l’inverse, Drax a dû faire des investissements importants pour gérer la nouvelle chaîne d’approvisionnement, notamment en ce qui concerne l’approvisionnement lui-même, le transport et l’entreposage. La société a développé sa propre expertise forestière et a investi dans des systèmes de gestion de la chaîne d’approvisionnement, qui comprennent entre autres des audits et des visites sur place. À la centrale, nous avons vu quatre dômes de biomasse d’une hauteur de 65 mètres et une voie ferrée attitrée sur laquelle arrivent 14 trains chaque jour. Contrastant fortement avec les débuts de la centrale, où la matière première provenait de mines de charbon locales, la chaîne d’approvisionnement est aujourd’hui mondiale et complexe et exige un niveau de diligence raisonnable complètement différent.

Parallèlement à cet exercice logistique, d’importants défis financiers se posent. Les coûts d’exploitation courants de la biomasse ne sont pas encore concurrentiels par rapport à l’énergie conventionnelle, en raison des coûts de transformation et de transport. Sur le marché britannique, malgré l’existence d’un prix plancher du CO2, l’énergie générée par la biomasse n’est commercialement viable qu’en raison des subventions. Drax a indiqué qu’elle cherche à réduire le coût de l’utilisation de la biomasse à temps pour l’élimination des subventions en 2027. Elle compte y arriver principalement en plaçant une plus grande portion de la chaîne d’approvisionnement sous son contrôle direct.

Quelle est l’incidence en matière de développement durable?

Les avantages de la biomasse sur le plan de la durabilité, par rapport au charbon, dépendent d’une condition essentielle : le processus dans son ensemble doit être carboneutre, c’est-à-dire que les arbres doivent absorber autant de gaz à effet de serre pendant leur croissance qu’ils en relâchent lorsqu’ils sont brûlés. Plusieurs études menées par des universitaires et des ONG ont toutefois fait ressortir que ce n’est peut-être pas le cas, pour de nombreuses raisons.

L’un des problèmes soulevés par ces études est celui du temps. Pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, nous devons prendre des mesures urgentes afin d’inverser la tendance des émissions au cours de la prochaine décennie. La combustion de la biomasse émet un volume de gaz à effet de serre au moins aussi élevé que celui émis par le charbon, ou même plus élevé, en raison de la faible densité énergétique. Il faut toutefois attendre de nombreuses années avant qu’un arbre nouvellement planté absorbe la même quantité de CO2. De même, les résidus forestiers qui sont abandonnés et qui pourrissent libèrent leur carbone sur plusieurs décennies, alors que s’ils sont ramassés et brûlés pour produire de l’énergie, tout le carbone stocké est libéré immédiatement.

Le calcul de la réduction des émissions doit également tenir compte des scénarios contre-factuels – que se passerait-il si la biomasse n’était pas vendue au secteur de l’énergie? Par exemple, si de nouvelles forêts sont plantées pour les besoins d’approvisionnement en biomasse, toutes les baisses d’émission de CO2 devront tenir compte du CO2 qui était stocké dans la végétation qui s’y trouvait auparavant.

Enfin, le concept de carboneutralité ne tient pas compte des émissions provenant de la chaîne d’approvisionnement. Le processus de transformation du bois brut en granules est énergivore et la majeure partie du bois utilisé par Drax doit être transporté par bateau et par train depuis l’Amérique du Nord, où se trouvent ses principaux fournisseurs.

Toute la biomasse n’est pas égale

Lors de nos discussions, Drax a souligné l’importance de choisir la bonne matière première. Plutôt que d’acheter du bois provenant de plantations dédiées à cet effet ou d’arbres matures, l’entreprise a mis en place une stratégie qui consiste à utiliser les sous-produits des industries du bois et du papier, en particulier les déchets provenant des chantiers forestiers (comme les arbres plus faibles, qui sont abattus pour éclaircir le couvert forestier) et les déchets industriels (comme la sciure et les copeaux de bois).

Drax nous a indiqué que ces déchets seraient autrement brûlés ou éliminés; ils ne produisent donc pas d’émissions supplémentaires nettes lorsqu’ils sont utilisés pour la production d’électricité. La société nous a parlé des mesures exhaustives qu’elle a mises en place, notamment des visites sur place et des audits, pour s’assurer d’obtenir uniquement de la matière première provenant de ces sources.

Nous avons émis des doutes quant à la capacité de vraiment s’assurer que toutes ces sources sont réellement carboneutres. Drax nous a dit qu’elle continue à faire des analyses plus approfondies sur certaines sources de matière première, avec l’aide d’un nouveau comité consultatif indépendant.

Nous avons encouragé la société à faire preuve d’une plus grande franchise et d’une plus grande ouverture par rapport aux zones qui demeurent ambiguës d’un point de vue scientifique, comme le questionnement sur la réelle carboneutralité des activités d’éclaircie forestière.

Le parcours vers un bilan carbone négatif?

En 2019, Drax a annoncé son ambition d’avoir un bilan carbone négatif d’ici 2030, un objectif qu’elle pourra atteindre en éliminant plus de dioxyde de carbone de l’atmosphère qu’elle n’en produit dans le cadre de ses activités. Pour y arriver, la société devra capturer et stocker le carbone émis par ses activités de transformation de la biomasse et du gaz, tout en maintenant une chaîne d’approvisionnement en biomasse durable. Nous avons vu sur place une unité pilote qui capte actuellement une tonne de CO2 par jour et la société a l’intention d’augmenter ce rendement à 16 millions de tonnes par année.

Il s’agit d’un programme ambitieux. Malgré des années de recherche, le captage et le stockage du carbone sont toujours au stade initial de déploiement. La capacité totale de toutes les installations qui sont présentement en exploitation ou en construction à l’échelle mondiale est d’environ 40 millions de tonnes par année3, et ces résultats proviennent en grande partie des secteurs pétroliers et gaziers, plutôt que de la production d’électricité. Le captage et le stockage du CO2 ajoutent également des coûts au processus de production d’électricité. Il subsiste de plus une grande incertitude quant aux structures d’incitation gouvernementales, ainsi que des problèmes de responsabilité et d’acceptabilité sociale.

Cependant, il ressort clairement de l’analyse effectuée par des institutions comme l’Agence internationale de l’énergie que le captage et le stockage du CO2 sont des éléments essentiels des efforts visant à atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, surtout si le monde vise un réchauffement de 1,5 °C. La stratégie de Drax repose sur l’acceptation de cette logique par le gouvernement britannique et sur la mise en place de politiques qui rendraient les plans de la société économiquement viables.

Conclusion

L’utilisation de la biomasse pour prolonger la durée de vie des centrales au charbon et réduire les émissions n’est pas une solution miracle, car les répercussions de la production et de l’utilisation de la biomasse sur l’ensemble de son cycle de vie varient grandement selon la source. Si elle est mal gérée, il se pourrait tout à fait que la biomasse ait des répercussions climatiques plus graves que le charbon.

Drax nous a parlé de façon convaincante du caractère durable de ses politiques d’approvisionnement, et nous nous réjouissons de sa décision d’annoncer son ambitieux programme pour atteindre un bilan carbone négatif. Il reste encore du travail à faire pour déterminer si la production d’énergie à partir de la biomasse est réellement carboneutre, et pour réduire les émissions de la chaîne d’approvisionnement. Nous avons également encouragé la société à mettre en place des mesures d’urgence, au cas où le prix de la matière première ne diminuerait pas autant qu’elle l’espère ou que le gouvernement refuserait d’accorder son soutien. Il faudrait entre autres envisager les répercussions possibles sur la collectivité locale des futurs scénarios d’affaires, en utilisant la structure du cadre de transition équitable pour tenir compte des risques.

Drax a manifestement fait beaucoup de recherches et consacré beaucoup de ressources à la sélection et à la surveillance de ses sources de biomasse. En tant qu’investisseurs, nous craignons dans une plus large mesure que les autres ne soient pas aussi rigoureux. L’utilisation de la biomasse comme source d’énergie à grande échelle présente d’importants risques et pourrait avoir des conséquences négatives imprévues. Sa croissance pourrait être naturellement limitée, car les sources véritablement durables sont utilisées par les pionniers.

Dans le cadre de notre engagement global auprès des entreprises de production d’électricité, nous continuerons à les encourager à réorienter leurs stratégies d’affaires vers la décarbonisation du réseau électrique. Et nous questionnerons les entreprises qui prévoient utiliser la biomasse, pour connaître la façon dont elles comptent mettre en œuvre des normes de durabilité rigoureuses.

Divulgations

  1. Voir la lettre conjointe d’investisseurs de l’Institutional Investor Group on Climate Change adressée à Eurelectric (décembre 2018), qui demande une élimination progressive d’ici 2030 pour les pays développés, et le Powering Past Coal Alliance qui soutient les échéances de 2030 et de 2050.
  2. Une déclaration de « transition équitable » pour les travailleurs et les collectivités, dans le contexte où l’économie mondiale réagit aux changements climatiques, a été incluse dans l’Accord de Paris sur les changements climatiques de 2015.
  3. Global CCS Institute

 

BMO Gestion mondiale d’actifs est une marque de commerce qui englobe BMO Gestion d’actifs inc., BMO Investissements Inc., BMO Asset Management Corp., BMO Asset Management Limited et les sociétés de gestion de placements spécialisées de BMO. 

MD/MC Marque de commerce déposée/marque de commerce de la Banque de Montréal, utilisée sous licence.

Le présent article est fourni à titre informatif seulement. L’information contenue dans le présent document ne constitue pas une source de conseils fiscaux, juridiques ou de placement et ne doit pas être considérée comme telle. Les placements doivent être évalués en fonction des objectifs de chaque investisseur. Il est préférable, en toute circonstance, d’obtenir l’avis de professionnels.

Tout énoncé qui repose nécessairement sur des événements futurs peut être une déclaration prospective. Les déclarations prospectives ne sont pas des garanties de rendement. Elles comportent des risques, des éléments d’incertitude et des hypothèses. Bien que ces déclarations soient fondées sur des hypothèses considérées comme raisonnables, rien ne garantit que les résultats réels ne seront pas sensiblement différents des résultats attendus. L’investisseur est prié de ne pas se fier indûment aux déclarations prospectives. Concernant les déclarations prospectives, l’investisseur doit examiner attentivement les éléments de risque décrits dans la version la plus récente du prospectus simplifié.

Articles sur des sujets connexes

No posts matching your criteria